Excision au Mali : comment le débat a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux
Entre la fin juillet et le 26 août 2026, le débat observé sur l’excision s’est déplacé de la santé vers la loi, la religion, la culture, la souveraineté et les financements étrangers. Une plaque trompeuse, des vidéos virales et deux campagnes opposées ont contribué à son amplification. La Voix de Mopti retrace le cheminement des principaux récits observés sur TikTok et Facebook.
À partir de ces interventions, l’affirmation d’une nouvelle loi, une vidéo virale et deux campagnes opposées font émerger plusieurs récits : l’excision serait un problème sanitaire et un outil de domination, une pratique religieuse ou culturelle à protéger, ou encore un acte désormais interdit. À l’inverse, ses défenseurs présentent la lutte contre l’excision comme une campagne imposée depuis l’étranger.
Des médecins installent un récit sanitaire et sexuel
Le premier épisode observé par La Voix de Mopti remonte au 21 juillet 2026. Dans deux extraits publiés par NG TV sur TikTok, où le compte est suivi par 4,9 millions d’abonnés, et sur Facebook, où il compte 1,1 million d’abonnés, Dr Mamadou Souaré et Dr Traoré Jack sensibilisent le public aux conséquences de l’excision et la distinguent notamment de la circoncision masculine.
Dr Souaré insiste sur la réduction du plaisir sexuel chez la femme. « Un homme réduit le plaisir de quatre femmes pour lui seul », affirme-t-il, avant de contester l’idée selon laquelle une femme non excisée ne pourrait pas maîtriser ses désirs. Il décrit également la société comme dominée par les hommes. « Ce que nous connaissons aujourd’hui, nos aïeux ne le savaient pas », ajoute-t-il.
Au moment du relevé, le 25 août à 23 h 10, la vidéo dans laquelle intervient Dr Souaré affichait 231 399 vues et celle dans laquelle intervient Dr Traoré Jack 127 729 vues, soit 359 128 vues cumulées sur le compte TikTok de NG TV.
Les commentaires font apparaître des récits liés à la santé, à la tradition, à l’Occident, à la religion et à une interdiction supposée. Cet échantillon ne mesure pas l’opinion publique malienne.

Une plaque affirme qu’une loi punit désormais l’excision
Quelques jours plus tard, une plaque installée par l’ONG Sini Sanuman, Maison de l’Espoir, circule sur TikTok. Elle affirme qu’une loi assimile désormais l’excision à une agression sexuelle et la punit de dix ans d’emprisonnement et d’un million de francs CFA d’amende.
Le nom et les contacts de l’ONG apparaissent sur le panneau, mais aucune institution publique malienne n’y est mentionnée. L’affirmation de l’existence d’une nouvelle loi est ensuite largement relayée sur TikTok comme une décision des autorités interdisant l’excision.
Une première vidéo retrouvée par La Voix de Mopti est datée du 6 août. Le 9 août, le créateur de contenus très suivi Idriss Martinez Konipo, qui compte plus de 720 000 abonnés sur facebook, se filme devant la plaque et présente l’interdiction comme une décision établie. Sa vidéo est ensuite massivement reprise par d’autres comptes.
Quelques heures plus tard, il supprime sa publication originale. Dans une nouvelle vidéo publiée par Mediatik TV, il présente ses excuses et explique que le message ne vient pas des autorités et affirme que l’excision n’est pas expressément interdite au Mali et la plaque provient d’une ONG. Celle-ci est ensuite retirée. Le 10 août, des comptes relaient la rectification. Mais, le 11 août encore, des copies de la première vidéo restent en ligne.

Le message est trompeur. Le Code pénal promulgué en décembre 2024 ne mentionne ni l’« excision » ni les « mutilations génitales féminines ». Plusieurs dispositions peuvent néanmoins servir de fondement à des poursuites. Les dix ans de prison et le million de francs CFA correspondent notamment à une peine aggravée prévue pour certaines agressions sexuelles, mais ne s’appliquent pas automatiquement à l’excision. Lire la vérification de La Voix de Mopti.
La supposée interdiction entraîne des appels à la police
Malgré la rectification, plusieurs utilisateurs de TikTok continuent d’applaudir la prétendue interdiction et la présentent comme une avancée pour la protection des filles.
À partir du 8 août, une autre séquence renforce cette réaction. Une vidéo (qui n’est plus en ligne), qui semble avoir été tournée au Mali sans que son lieu exact ait été confirmé, montre une fillette en train de subir une excision. On entend l’enfant crier. Une femme qui semble filmer déclare en bamanankan : « Si vous ne la laissez pas, j’appelle la police tout de suite. »

La scène est reprise sous forme de collages et de duos. Une republication datée du 10 août affichait 1 909 mentions « J’aime » et 718 partages. Une autre copie atteignait environ 10 300 mentions « J’aime » et 3 200 partages. Les copies consultées cumulent des dizaines de milliers de vues.
Un récit s’installe, une nouvelle interdiction existerait et la police devrait désormais la faire respecter.
« Non à l’excision » : la protection des filles au centre
À partir du 15 août, des affiches portant le slogan « Non à l’excision au Mali » sont publiées par leurs initiateurs et les personnalités qui y figurent. Dr Souaré est rejoint notamment par la comédienne Alima Togola suivie par plus de 1,400 millions de personnes sur facebook, des défenseurs des droits humains et des militantes engagées contre les violences basées sur le genre et les mutilations génitales féminines.
Les affiches annoncent une « Journée nationale contre l’excision au Mali » le 22 août. Elles portent les messages « Nous voulons une loi » et « Protégeons les filles, garantissons leur avenir ». L’événement, d’abord annoncé comme une journée de mobilisation, est ensuite présenté comme une journée de sensibilisation.
Le 22 août, une séance de sensibilisation est organisée dans la clinique où exerce Dr Souaré, en présence de médecins, d’influenceurs et de médias. L’activité est retransmise en direct sur les réseaux sociaux.
« Oui à l’excision » : une contre-campagne au nom de la protection
Dès le 16 août, le discours favorable est déjà visible. À 17 h 55, Koué Diakité publie un argumentaire contestant le lien entre l’excision et les complications médicales évoquées par ses opposants et invoquant un hadith. L’image jointe est son portrait, pas l’affiche verte avec la mention « Oui à l’excision ».
Les premières affiches « Oui à l’excision » que La Voix de Mopti a pu dater avec certitude circulent le 17 août. Ce jour-là, Scoop Magazine reproduit neuf visuels dans une publication qui les condamne. Djakison les relaie également. Ces relais critiques attestent que les affiches circulaient déjà, sans permettre d’identifier leur créateur initial.
Le 18 août, des soutiens explicites apparaissent : Silameya Noro1 publie une affiche de l’imam Mohamadou Fofana, le même contenu est relayé dans le groupe public « 20 SUNNA TV SAVANA », puis Formidable Colonel publie « Je dis oui à l’excision et vous ? » dans le groupe « Mali Kounafoni Teliman infos ».
La réponse est aussi graphique : les affiches reprennent la composition de la campagne « Non », mais remplacent le rouge par le vert. « Nous voulons une loi » devient « Nous voulons la protéger ». Les deux camps revendiquent ainsi la protection des filles, mais lui donnent un sens opposé.

La Voix de Mopti n’a identifié aucun rassemblement physique des partisans du « Oui ». La mobilisation reste principalement numérique, à travers des profils et des groupes publics qui relaient affiches et interventions favorables.
Religion, culture et financements : plusieurs récits s’affrontent
La contre-campagne fait circuler plusieurs récits. L’un présente la lutte contre l’excision comme une ancienne bataille ayant toujours échoué. Un autre la décrit comme une idée des « Blancs » destinée à attaquer la culture malienne.
Des pages et personnalités, notamment Gandhi Malien et Abdoul Niang, mettent en avant les budgets de Spotlight, de Plurielles et d’actions financées par l’Union européenne. La lutte contre l’excision est alors présentée comme un instrument de pression extérieure, sans que ces publications apportent d’éléments établissant une telle intention.
Ces financements existent et leurs objectifs sont publics. Le programme Spotlight, financé par l’Union européenne, vise au Mali la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles, les pratiques néfastes et les obstacles à la santé reproductive. Le projet Plurielles, financé par Affaires mondiales Canada, porte sur la santé et les droits sexuels et reproductifs, la prise en charge des victimes de violences et l’autonomisation économique. L’existence de ces appuis ne démontre pas, à elle seule, une stratégie de déstabilisation.
Le récit religieux est lui aussi divisé. Certains prêcheurs défendent une forme dite « légère », qu’ils présentent comme permise ou recommandée et sans danger. D’autres jugent la pratique non obligatoire, mais refusent sa pénalisation et défendent le choix des parents.
Un autre récit, également porté par des acteurs religieux, affirme que l’absence d’excision conduirait à une société « dépravée » et rendrait les femmes incontrôlables sur le plan sexuel. Le recours aux sextoys, présenté comme massif, est mobilisé pour appuyer cette idée.
À l’inverse, d’autres acteurs religieux soutiennent un récit différent. Parmi les plus engagés, Aboubacar Sow affirme que l’excision n’a aucun lien avec la religion. Le débat ne sépare donc pas simplement les religieux favorables à la pratique et les militants laïcs : il traverse aussi les milieux religieux.

« Ils le font aussi en Occident » : le récit de la contradiction occidentale
Un dernier récit rapproche l’excision d’opérations de chirurgie génitale intime pratiquées dans des cliniques occidentales : nymphoplastie ou labioplastie, interventions portant sur le clitoris et réduction du capuchon clitoridien.
« La nymphoplastie (appelée aussi labioplastie ou vaginoplastie) est une chirurgie esthétique en constante augmentation. Elle permet de corriger une hypertrophie des petites lèvres. Cette réduction des petites lèvres peut être demandée pour des raisons esthétiques ou en cas de gêne et douleurs dans la vie de tous les jours ou lors de la pratique d’un sport », explique le docteur Benjamin Sarfati sur son site.
Dans des vidéos, des directs en bamanankan et des publications écrites, y compris sur un blog personnel, des captures de sites de cliniques sont utilisées comme preuves. Certains intervenants invitent le public à rechercher ces opérations ; d’autres les présentent directement comme des formes d’excision.
Cette comparaison efface toutefois des différences essentielles : l’âge, le consentement, le contexte médical et la finalité. L’OMS définit les mutilations génitales féminines comme des atteintes aux organes génitaux féminins pratiquées pour des raisons non médicales, tandis que la labiaplastie est une intervention chirurgicale pouvant répondre à une demande esthétique ou à certaines indications médicales.
Abdoul Niang porte notamment ce rapprochement dans une intervention relayée par Gandhi Malien ainsi que dans des directs en bamanankan consultés par La Voix de Mopti.

Après le 22 août, une baisse d’intensité
Après la journée du 22 août, Dr Mamadou Souaré continue de publier, mais l’intensité générale du débat diminue.
En moins d’un mois, le débat change plusieurs fois de registre : médical au départ, il se déplace vers la loi après la diffusion de la plaque, puis vers la protection des filles avec les campagnes « Non » et « Oui ». Il devient ensuite religieux, culturel et politique, à travers les récits sur la souveraineté, les financements étrangers et une supposée volonté de déstabilisation.
TikTok a surtout amplifié les prises de parole, les scènes chargées d’émotions et les appels à agir. Facebook a davantage servi à organiser les campagnes, diffuser les affiches et opposer des personnalités identifiées.
Cette cartographie n’est pas exhaustive. Elle ne mesure pas l’opinion de l’ensemble des Maliens et ne permet pas de déterminer quel camp est majoritaire. Elle montre cependant comment des récits différents peuvent apparaître, se répondre et transformer en quelques jours une discussion en controverse nationale sur les réseaux sociaux.
Aliou DIALLO
Note de la Rédaction : Observation réalisée sur des publications publiques consultées entre la fin de juillet et le 26 août 2026. Les nombres de vues et d’interactions correspondent au moment des captures et peuvent évoluer. Les dates mentionnées reposent sur les indications publiques visibles et les liens accessibles au moment de la recherche. Elles établissent la circulation des contenus, mais pas nécessairement leur date de création initiale.