Excision au Mali : une lutte importée ?
Présenter la lutte contre l’excision comme un simple agenda occidental ne correspond pas à son histoire au Mali. Des militantes, des organisations de femmes et des institutions maliennes ont contesté la pratique bien avant les grands programmes internationaux actuels.
Dans le débat malien sur l’excision, un argument revient régulièrement : la lutte contre cette pratique serait financée et imposée par l’Occident. La question du financement est légitime, mais elle ne suffit pas à raconter l’origine de cette mobilisation au Mali. Le fait qu’une cause reçoive aujourd’hui des financements étrangers ne signifie pas qu’elle a nécessairement été créée à l’étranger.
L’un des premiers épisodes connus se déroule au lendemain de l’indépendance. Aoua Keïta est alors une figure majeure de la vie politique : sage-femme, militante anticoloniale de l’US-RDA et élue députée en 1959. Elle participe à l’élaboration du premier Code du mariage et de la tutelle du Mali indépendant.
Selon plusieurs travaux historiques, notamment la notice biographique publiée par Le Maitron et les recherches d’Ophélie Rillon sur les mobilisations féminines au Mali, Aoua Keïta et d’autres militantes tentent de faire inscrire dans la réforme l’interdiction de l’excision. Mais, elles n’obtiennent pas gain de cause.

Une revendication écartée du Code de 1962
La loi n° 62-17/AN-RM du 3 février 1962 affirme que le mariage est un acte laïc et organise notamment le consentement au mariage. Mais elle ne contient aucune disposition relative à l’excision.
Aoua Keïta n’était pas la représentante d’une organisation européenne, mais une militante anticoloniale engagée dans la construction du nouvel État. Cet épisode montre que la question était déjà discutée au Mali au début des années 1960.
Des premières campagnes aux organisations féminines
Les traces deviennent ensuite plus nombreuses. Une chronologie reprise dans une étude de la Direction nationale de la population et de l’UNFPA situe en 1966 une campagne de sensibilisation menée par le diocèse catholique de San. Le document la présente comme la première manifestation officielle organisée contre l’excision après l’indépendance.
À la fin des années 1970, les archives de l’Union nationale des femmes du Mali font apparaître un rapport de recherche daté de 1978 et consacré notamment à l’excision.
Entre 1980 et 1984, l’UNFM poursuit ce travail à travers des recherches, des séminaires et la formation de groupements féminins. Le Centre Djoliba mène également des activités de sensibilisation et de recherche à partir de 1981. En 1984 apparaît le Comité malien de lutte contre les pratiques traditionnelles néfastes, connu sous le sigle COMAPRAT. Ces initiatives précèdent les grands programmes internationaux contemporains.
Après 1991, la société civile occupe le terrain
La démocratisation de 1991 ouvre un nouvel espace aux associations. L’APDF, l’AMSOPT, l’Association des juristes maliennes, l’ASDAP et le CADEF s’engagent, à des divers degrés, contre la pratique. Ces organisations interviennent dans les villages, travaillent avec des responsables communautaires et religieux, documentent les complications et orientent certaines femmes vers les soins.
Du 17 au 19 juin 1997, un séminaire national réunit à Bamako des représentants de l’État, des associations, des chercheurs et des partenaires techniques. Les participants recommandent notamment de renforcer la sensibilisation, la recherche, la prise en charge des femmes et la coordination des interventions.
La lutte devient une politique publique
À partir du milieu des années 1990, la lutte contre l’excision ne relève plus seulement des associations. L’État commence à créer des structures et des programmes spécialement chargés de cette question.
En 1996, il crée un comité national chargé des pratiques néfastes à la santé des femmes et des enfants. En janvier 1999, une circulaire interdit la pratique de l’excision dans les établissements sanitaires. Cette mesure administrative ne constitue toutefois pas une loi interdisant la pratique sur l’ensemble du territoire.
Le 4 juin 2002, une ordonnance crée le Programme national de lutte contre la pratique de l’excision. Le PNLE est chargé de coordonner les actions, de mener des études et d’intégrer la question dans la formation des professionnels de la santé et de l’éducation.
Plusieurs plans d’action suivent. En 2019, le Programme national pour l’abandon des violences basées sur le genre succède au PNLE dans un cadre élargi.
Des financements extérieurs, mais des racines maliennes
Cette institutionnalisation ne conduit pas immédiatement à l’adoption d’une loi interdisant explicitement l’excision. Plusieurs projets sont abandonnés ou suspendus. En avril 2021, l’AMSOPT et l’APDF saisissent la Cour de justice de la CEDEAO pour dénoncer l’absence de protection juridique suffisante.
Depuis les années 2000, les agences des Nations unies, l’Union européenne et plusieurs gouvernements étrangers occupent effectivement une place financière croissante.
Mais ces financements ne sont pas à l’origine de toute l’histoire. Les travaux sur Aoua Keïta renvoient à 1962, la campagne du diocèse de San à 1966 et la recherche de l’UNFM à 1978.
La lutte contre l’excision au Mali n’est donc ni une invention récente de l’Occident ni un mouvement resté exclusivement national. Elle possède des racines maliennes et africaines, avant d’être progressivement intégrée à des réseaux et à des financements internationaux.
Kangaye Sangaré