Réseaux sociaux : ce qui fait du bruit ne représente pas forcément l’opinion publique
Une publication virale reflète-t-elle ce que pense une population ? Un rapport de la PASAS consacré au Sénégal et au Tchad, explore les usages des réseaux sociaux et invite à ne pas confondre audience, adhésion et mobilisation.
Une vidéo devient virale. Sous la publication, les commentaires semblent aller dans le même sens. Peut-on en conclure que cette opinion est celle de toute une population ? Le rapport « La fabrique de l’opinion ». Le rôle des réseaux sociaux au Sénégal et au Tchad, coordonné par Virginie Baudais pour la Plateforme d’analyse, de suivi et d’apprentissage au Sahel (PASAS), apporte des éléments pour interroger ce raccourci.
Les plateformes ont élargi les possibilités de s’exprimer et de s’informer. Mais cette ouverture ne fait pas disparaître les inégalités. Le coût de la connexion, le niveau d’éducation, le genre et le lieu de résidence influencent les possibilités de participer aux échanges. « Les réseaux sociaux ont engendré une massification de l’information, même si la massification ne signifie pas forcément démocratisation », soulignent les auteurs (p. 63).
Autrement dit, davantage de contenus et de prises de parole ne garantissent pas que toutes les composantes d’une société soient également entendues. Une tendance numérique ne constitue pas un sondage d’opinion.
Des vues aux actes, un passage incertain
Au Sénégal comme au Tchad, les réseaux sociaux ont ouvert des possibilités aux partis politiques et aux mouvements citoyens. Les directs, les groupes WhatsApp et les espaces de discussion permettent de diffuser des messages, de réunir des sympathisants et d’entretenir des liens avec les diasporas.
Cependant, cette visibilité ne se transforme pas automatiquement en action collective. Le rapport observe que « les “like”, les “vues” ou les “partages” ne se traduisent pas souvent en mobilisation sur le terrain » (p. 62).
L’organisation des mouvements et le contexte politique restent déterminants. Les interdictions de manifester et les risques de répression peuvent notamment freiner la participation physique. Une faible mobilisation dans la rue ne prouve donc pas nécessairement l’absence de soutien. À l’inverse, une publication très suivie ne permet pas de compter les personnes prêtes à se mobiliser.
Quand la popularité devient une opportunité économique
Certains discours attirent aussi des producteurs de contenus pour leur potentiel d’audience. Le rapport rapporte les propos d’un journaliste au sujet d’un créateur basé au Nigeria, qui produisait des contenus autour d’Ibrahim Traoré : « il a dit qu’il fait ça juste pour de l’argent, parce que c’était tendance » (p. 40).
Cet exemple rappelle qu’un contenu politique peut servir plusieurs objectifs : exprimer une conviction, soutenir une personnalité, gagner des abonnés ou générer des revenus.
Consulter n’est pas forcément croire
Le rapport relève également une relation ambivalente à l’information. Les personnes interrogées disent utiliser davantage les réseaux sociaux tout en accordant davantage de crédibilité aux médias traditionnels. Certains médias nationaux suscitent toutefois de la méfiance lorsqu’ils sont perçus comme proches du pouvoir.
Dans cet environnement, multiplier les canaux ne suffit pas à diversifier les points de vue. « La multiplication des sources d’information est loin de garantir la pluralité de l’information », écrivent les auteurs (p. 61).
WhatsApp occupe une place particulière. L’application permet de maintenir les relations familiales, amicales et professionnelles, au sein desquelles circulent également des informations. Les messages vocaux et les vidéos en langues locales facilitent l’accès aux contenus pour des publics qui utilisent peu l’écrit.
Des enseignements à replacer dans leur contexte
Le rapport ouvre des pistes de réflexion pour le Mali, mais le pays ne fait pas partie des terrains étudiés. Ses constats ne peuvent donc pas y être transposés automatiquement.
L’enquête s’appuie notamment sur 48 entretiens individuels et sur le suivi de 38 personnes pendant huit semaines en 2025. Les auteurs précisent que « l’échantillon ne se voulait pas statistiquement représentatif des populations étudiées mais plutôt caractéristique de divers milieux » (p. 2, section méthodologique).
Oumar Maïga