Interview – Issouf Koné : « On pourrait raconter toute l’histoire politique du Mali à travers ses musiciens »
La musique malienne a une longue tradition d’engagement. Dans cet entretien, Issouf Koné, journaliste culturel, cofondateur de Kone’xion culture et initiateur du Forum national du hip-hop malien revient sur le rôle des artistes et musiciens maliens dans la construction d’une identité nationale.
Voix de Mopti : Peut-on réellement affirmer que la musique malienne a « toujours été engagée » ? Que signifie, selon vous, l’engagement musical dans le contexte malien ?
Issouf Koné : L’histoire de la musique malienne est dense. Le « toujours engagée » est à prendre avec beaucoup de méfiance. Une chose est certaine : la musique malienne a une longue tradition d’engagement. Elle a toujours eu une fonction sociale, même si toutes les chansons n’étaient pas politiques au sens moderne du terme.
L’engagement musical dans le contexte malien peut renvoyer à énormément de choses. Dans la société mandingue, par exemple, le griot n’était pas simplement quelqu’un qui divertissait. Il était dépositaire de la parole, de l’histoire et de la mémoire. Il pouvait rappeler à un chef son histoire, rappeler à une famille ses responsabilités ou encore transmettre des valeurs à la communauté. Le chant pouvait donc être une forme de conseil, de critique ou même de régulation sociale. L’engagement musical, dans le contexte malien, commence là, dans la responsabilité de la parole.
VOM: Avant et après l’indépendance, quel rôle la musique a-t-elle joué dans la mobilisation des populations et la construction d’une identité nationale ?
Issouf Koné : Il faut revenir à une époque où la radio, le disque et la télévision n’avaient pas encore la place qu’ils occupent aujourd’hui. La musique circulait par les cérémonies, les marchés, les fêtes, les griots, puis progressivement par la Radio Soudan, créée vers 1957. Avant l’indépendance, la musique et la tradition orale permettaient déjà de conserver une mémoire que l’administration coloniale ne pouvait pas totalement contrôler. Les récits sur Soundiata, les anciens royaumes, les héros et les lignées transmettaient une conscience historique.
Après 1960, le changement est spectaculaire. Le jeune État malien comprend que la culture peut participer à la construction de la nation. Des musiciens sont formés, des orchestres régionaux sont créés et les artistes sont mobilisés dans une politique de promotion culturelle. À cette époque, la musique produite au Mali est largement soutenue par l’État et diffusée par Radio Mali, qui succède à Radio Soudan.
Il est nécessaire d’évoquer les orchestres. Ces formations mélangeaient instruments modernes et instruments traditionnels, langues nationales et influences étrangères.
VOM : En parlant de la place et du rôle des orchestres, quel souvenir avez-vous de l’orchestre Kanaga de Mopti à cette époque ?
Issouf Koné : Je ne garde aucun souvenir personnel pour la bonne simple raison que lorsque le Kanaga de Mopti a vu le jour dans les années 1970, nous, on n’était pas là. Mais de ce que les archives et l’histoire musicale du Mali nous ont appris, c’est un orchestre qui est incontournable pour appréhender un peu le Mopti de cette époque-là. Je dirais que le Kanaga de Mopti est à la région de Mopti ce que le Super Biton, par exemple, est à la région de Ségou, ce que le Mystère Jazz de Tombouctou est à la région de Tombouctou. Donc, ce sont des orchestres qui, lorsqu’ils sont arrivés, ont permis de promouvoir leurs régions respectives, à travers le talent de leurs musiciens.
C’est un orchestre qui était très important. C’était des laboratoires où les jeunes artistes font leurs débuts. Quand on prend le cas de Koko Dembélé, qui était l’un des plus grands reggaeman de son époque, c’est un fruit de l’orchestre Kanaga de Mopti. C’est un orchestre qui a non seulement fait des musiciens, mais a aussi permis d’appréhender le Mopti de cette époque-là sous le régime de Moussa Traoré.
VOM: Quels artistes, chansons ou courants illustrent le mieux l’engagement de la musique malienne au fil des différentes périodes historiques ?
Issouf Koné : On pourrait raconter toute l’histoire politique du Mali à travers ses musiciens. Dans les années de l’indépendance, je citerais Boubacar Traoré, dit Kar Kar, avec ses chansons qui accompagnaient l’enthousiasme de la construction nationale. C’est la période de l’espoir, de l’indépendance et du rêve panafricain.
Ensuite viennent les grands orchestres, à commencer par l’Orchestre national A et le Super Biton de Ségou. Leur engagement n’était pas nécessairement une contestation du pouvoir : ils participaient à la construction d’une culture nationale. Le Rail Band, par exemple, formé par le saxophoniste Tidiani Koné, est devenu un véritable laboratoire musical où se sont rencontrés différents héritages du Mali et de l’Afrique de l’Ouest.
Cet orchestre a notamment mélangé musique mandingue, instruments électriques et influences afro-cubaines. Puis sont apparues des voix plus personnelles, à savoir Ali Farka Touré, Salif Keïta, Oumou Sangaré, Amadou et Mariam, Rokia Traoré… On pourrait également parler de toute la vague de rappeurs des années 1990-2000. Le rap, en tant que phénomène musical, a également joué un rôle essentiel et fait des années 2000 une époque très engagée de la musique malienne.
VOM: Comment les musiciens maliens ont-ils abordé les régimes politiques successifs, de l’indépendance à l’instauration du multipartisme, puis aux crises contemporaines ?
Issouf Koné : Il n’y a jamais eu une seule attitude. Sous Modibo Keïta, une partie importante du monde artistique est intégrée au projet de construction nationale. L’État soutient les troupes et les manifestations culturelles. La musique participe donc à la promotion de l’idéal national. « Rendez-vous chez Fatimata », « Bambo »… Après le coup d’État de 1968 et l’arrivée de Moussa Traoré, le contexte change. Les artistes doivent composer avec un régime autoritaire. La musique officielle continue d’exister, mais la critique politique directe est beaucoup plus délicate.
C’est là qu’il faut comprendre l’importance du langage indirect dans la chanson malienne. Un artiste ne dit pas forcément : « Je critique le président. » Il raconte plutôt l’histoire d’un mauvais chef, d’une famille qui se déchire, d’un pauvre qui souffre ou d’une société qui oublie ses valeurs. Le public comprend le message.
À la fin des années 1980 et au début des années 1990, le vent change. La contestation sociale grandit et la musique accompagne l’aspiration démocratique. Après la révolution de mars 1991 et l’instauration du multipartisme, la parole artistique s’élargit. Puis arrive, comme je l’ai souligné plus haut, une nouvelle génération, celle du rap, qui ne se contente plus d’imiter les Américains. Le rappeur parle du chômage, de l’école, de la corruption, des dirigeants, de la migration et de la vie quotidienne.
Mais il faut faire attention à une chose : un artiste engagé n’est pas nécessairement un artiste de l’opposition. Certains artistes soutiennent le pouvoir, d’autres le critiquent, d’autres encore refusent de choisir un camp et défendent uniquement la paix ou la cohésion nationale.
VOM: Quelle place les traditions orales, les griots et les autres détenteurs de la mémoire collective occupent-ils dans cette histoire de la musique engagée ?
Issouf Koné : Ils occupent une place fondamentale. Pour comprendre la musique malienne engagée, il faut presque commencer avant la musique enregistrée, qui est très récente par rapport à l’histoire de notre territoire, puisqu’elle date des années 1930. Le griot est une bibliothèque vivante. Dans les sociétés mandingues, le griot connaît les généalogies, les histoires des familles, les alliances, les conflits et les grandes épopées. Il peut raconter l’histoire de Soundiata, parler de Tiramakan Traoré ou rappeler à une famille l’histoire de ses ancêtres.
Mais le griot n’est pas uniquement celui qui loue. Il peut aussi conseiller. Imaginez un chef qui prend une mauvaise décision. Le griot peut ne pas l’affronter directement. Il raconte l’histoire d’un ancien roi qui avait commis la même erreur et en montre les conséquences. Tout le monde comprend. C’est une forme très sophistiquée de communication politique.
Les instruments jouent également un rôle. La kora, le ngoni, le balafon, les tambours et les instruments des chasseurs ne sont pas de simples accessoires musicaux : ils appartiennent à des univers sociaux et historiques précis. Les griots restent aujourd’hui présents dans les cérémonies et dans la transmission de la mémoire.
VOM: Pouvez-vous citer une ou deux chansons qui ont marqué leur époque et expliquer leur contexte ainsi que leur message ?
Issouf Koné : Je pourrais en citer beaucoup, mais deux exemples permettent de comprendre deux périodes très différentes. « Mali Twist » de Boubacar Traoré est un titre emblématique des premières années de l’indépendance. L’artiste devient alors l’une des voix populaires du « jeune Mali». Le twist représente aussi cette rencontre entre une jeunesse africaine nouvellement indépendante et les nouvelles influences musicales internationales. Mais derrière le rythme et la guitare, il y a quelque chose de beaucoup plus profond : la naissance d’une génération qui veut vivre sa liberté. Boubacar Traoré est associé à l’enthousiasme des premières années de l’indépendance et à la figure de Modibo Keïta. Après le coup d’État de 1968, sa carrière connaît une rupture et il disparaît notamment des ondes. C’est un excellent exemple de la manière dont le destin d’un musicien peut être directement lié à l’histoire politique du pays.
Je peux aussi citer « La différence » de Salif Keïta, qui aborde une autre question : celle de l’albinisme et, plus largement, celle du rejet de celui qui est considéré comme différent. C’est une chanson particulièrement forte parce que Salif Keïta ne parle pas seulement d’une minorité : il interroge notre manière de regarder l’autre. Et cela correspond parfaitement à une conception moderne de l’engagement musical : prendre une expérience personnelle et en faire une question de société. Salif Keïta a d’ailleurs eu un engagement public au-delà de la musique, notamment dans des actions liées à la paix et dans la vie politique malienne.
Mais je pourrais ajouter un troisième exemple : un morceau de rap, « Cikan » de Tata Pound, qui, pour moi, est le plus grand tube de l’histoire du rap malien. Sorti au milieu des années 2000, le titre est très osé et le groupe se positionne, à travers ce titre, comme des messagers qui apportent au président un message du peuple. Cela montre que la chanson engagée peut aussi être une chanson de pouvoir. Elle peut célébrer une révolution, soutenir un dirigeant, défendre une cause ou, au contraire, contester un système.
La Rédaction