[Tribune] À Mopti, sortir de la crise du carburant en regardant au-delà de l’essence

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Dans cette tribune, Dr Hassane Haïdara explore des pistes de solution à la crise du carburant à laquelle le Mali fait face, en particulier dans la région de Mopti. Spécialiste en santé publique, médecin et chirurgien oral au Centre de santé de référence de Mopti, Dr Haïdara est membre de plusieurs regroupements de jeunesse de la région.

La crise du carburant que traverse Mopti ne doit pas être considérée uniquement comme un problème d’approvisionnement. Elle révèle aussi la fragilité d’un système fortement dépendant de l’essence et la nécessité de repenser, dès aujourd’hui, la mobilité urbaine et les services essentiels.

Face aux files d’attente, aux difficultés de déplacement et aux risques de spéculation, l’urgence est double : répondre à la situation actuelle et préparer l’après-crise. Plusieurs pistes concrètes peuvent être mises sur la table.

D’abord, mettre fin à la spéculation par la transparence

Le Comité de crise pourrait être élargi et doté de missions clairement définies. Il s’agirait notamment d’établir des données fiables sur le nombre de motos, de taxis, d’ambulances et de véhicules des services publics réellement en circulation dans la ville.

À chaque arrivage, pourquoi ne pas communiquer publiquement sur les volumes disponibles : nombre de citernes, quantité de carburant réceptionnée et stations concernées ? Une telle transparence permettrait de réduire les rumeurs et de limiter les comportements spéculatifs.

Un quota contrôlé pourrait également être réservé aux services essentiels : santé, sécurité, eau, électricité et autres services dont la continuité est indispensable à la population. Mais la transparence doit être accompagnée de règles. Une fois le dispositif clairement établi, la revente à des prix abusifs et la constitution de stocks clandestins doivent pouvoir faire l’objet de sanctions, conformément à la réglementation en vigueur.

Sécuriser réellement l’approvisionnement

Il faut également sortir d’une logique d’approvisionnement ponctuel. Dans une situation de crise prolongée, un véritable plan d’urgence devrait être étudié afin d’acheminer des volumes beaucoup plus importants de carburant vers Mopti, avec une escorte coordonnée lorsque les conditions sécuritaires l’exigent.

L’objectif ne serait pas seulement de faire arriver quelques citernes, mais de rétablir progressivement un niveau de stock capable de répondre aux besoins de la ville.

Pour y parvenir, l’État et les opérateurs pourraient réfléchir à un mécanisme de partage des risques : assurances temporaires pour les citernes, primes de risque transparentes pour les travailleurs de la chaîne logistique et dispositifs de sécurisation du transport.

La traçabilité doit aussi être renforcée grâce à des bons numérotés, idéalement numérisés, permettant de suivre le carburant depuis son arrivée jusqu’à sa distribution.

Et si Mopti préparait dès maintenant l’après-essence ?

La crise actuelle offre une occasion de réfléchir à une question plus profonde : Mopti peut-elle continuer à dépendre presque entièrement des carburants fossiles pour sa mobilité urbaine ?

La réponse ne peut pas être immédiate. Les motos thermiques resteront indispensables pendant longtemps. Mais il est possible de commencer une transition progressive vers les motos électriques, notamment pour les petits déplacements urbains. Cette transition devrait être accompagnée d’une politique publique cohérente.

La réduction des taxes sur les équipements solaires peut constituer une opportunité à exploiter davantage, notamment pour réfléchir à l’ensemble de la chaîne : motos électriques, batteries, pièces détachées et équipements de recharge.

Les banques et les entrepreneurs pourraient également être associés à un mécanisme de financement permettant aux salariés et aux professionnels intéressés d’acquérir ces engins avec des paiements échelonnés sur plusieurs mois. Des commandes groupées pourraient être envisagées pour les agents publics, les travailleurs des services sociaux de base, les livreurs ou encore les promoteurs de taxis-motos.

Des stations solaires de recharge : pourquoi pas à Mopti ?

L’idée mérite d’être expérimentée à petite échelle avant toute généralisation. Des stations solaires de recharge pourraient être installées dans des lieux stratégiques de Mopti et de Sévaré. Elles pourraient associer des panneaux solaires, des batteries de stockage, plusieurs prises de recharge pour motos, un système de paiement par Mobile Money, un dispositif de gardiennage ainsi qu’un système d’abonnement ou de carnet numérique de recharge.

Cinq sites pilotes pourraient être étudiés, sous réserve d’études techniques et de l’accord des autorités et des gestionnaires concernés : le marché Ottawa de Mopti, certains espaces publics de Sévaré, le Centre de santé de référence de Mopti, l’hôpital Sominé Dolo à Sévaré, ainsi que la gare routière de Sévaré ou certaines zones administratives. L’objectif ne serait pas de remplacer immédiatement les stations-service classiques, mais de tester un modèle local de mobilité électrique alimenté par l’énergie solaire.

Protéger les services essentiels

Dans toute crise énergétique, certaines activités ne peuvent pas être traitées comme les autres. Les ambulances, la chaîne du froid des vaccins, les évacuations sanitaires, l’accès à l’eau potable, certains groupes électrogènes essentiels et les services de sécurité civile doivent bénéficier d’un mécanisme de protection spécifique. Une réserve de carburant à vocation humanitaire et sociale pourrait être étudiée.

Sa gestion devrait être particulièrement rigoureuse et placée sous le contrôle de plusieurs acteurs afin d’éviter les détournements ou les usages commerciaux. La confiance de la population dépendra précisément de cette transparence.

Réduire notre dépendance, pas seulement changer de carburant

La transition énergétique ne doit pas se limiter aux motos. D’autres solutions peuvent être développées : tricycles électriques pour certains petits transports, navettes collectives à prix social, covoiturage pour les déplacements administratifs et réduction des déplacements professionnels non indispensables.

L’expérience du télétravail et des services à distance développés pendant la pandémie de Covid-19 a montré que certaines tâches peuvent être réalisées autrement. Dans les services publics, certaines réunions, formations ou démarches internes pourraient ainsi être organisées à distance lorsque cela est possible. Les vélos électriques peuvent aussi trouver leur place, notamment pour certains agents de proximité et les jeunes.

Mais cette transformation nécessitera surtout des compétences locales. Il faudra former des mécaniciens à l’entretien des motos électriques, développer des filières de maintenance et encourager les jeunes à se former aux métiers liés à l’énergie solaire, aux batteries, à l’électronique et à la mobilité électrique. C’est aussi une invitation à renforcer l’enseignement scientifique et technique dès le plus jeune âge.

Des expériences existent déjà en Afrique

Mopti n’aurait pas nécessairement à tout inventer. Des solutions de mobilité électrique et d’échange de batteries sont déjà développées dans certains pays africains, notamment au Bénin et au Togo. Au Nigeria, la hausse du prix du carburant a également accru l’intérêt pour les motos électriques et les solutions de recharge reposant sur des infrastructures solaires.

Certaines entreprises du secteur, comme Spiro, annoncent avoir développé un important réseau comprenant plus de 100 000 véhicules électriques et 2 500 stations d’échange de batteries dans plusieurs pays africains.

Ces expériences doivent toutefois être étudiées avec prudence : un modèle qui fonctionne ailleurs ne peut pas être simplement copié à Mopti. Les coûts, l’état du réseau électrique, l’ensoleillement, le pouvoir d’achat, les infrastructures, la disponibilité des pièces et les habitudes de déplacement doivent être évalués localement. Mais elles montrent au moins une chose : la mobilité électrique en Afrique n’est plus une idée théorique.

Mopti doit gérer l’urgence et préparer demain

La crise du carburant ne se résoudra pas uniquement avec des citernes supplémentaires. Il faut certes approvisionner la ville, sécuriser les convois et lutter contre la spéculation. Mais il faut aussi profiter de cette situation pour réfléchir à une économie urbaine moins vulnérable aux ruptures d’approvisionnement.

La jeunesse de Mopti peut être au cœur de cette transformation : entrepreneuriat vert, maintenance des motos électriques, installation solaire, gestion des batteries, transport propre et nouveaux services de mobilité.

Les autorités, les entreprises, les banques, les organisations de la société civile et les citoyens ont chacun un rôle à jouer. Mopti ne doit plus attendre l’essence comme on attend la pluie.

Hassane Haïdara


Note de la rédaction : les points de vue exprimés dans cette tribune sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux  de la rédaction de la Voix de Mopti.

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