Ismaïla-Samba Traoré, passeur d’idées et figure de l’édition au Mali
Rencontre avec l’écrivain et directeur littéraire des éditions la Sahélienne, voix centrale de la génération des écrivains maliens de la post-indépendance, par le chercheur Bokar Sangaré.
Chaque mois, des chercheur·ses spécialistes du Sahel livrent leurs réflexions, leurs éclairages, leurs amusements, leurs colères ou leurs opinions sur la région. Aujourd’hui, le point de vue de Bokar Sangaré, doctorant en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles.
A chacun de mes passages à Bamako, je sacrifie au rituel de lui rendre visite. A chaque fois, sa silhouette élégante et imposante m’impressionne. Nous nous asseyons. Ismaïla-Samba Traoré se verse un peu d’eau qu’il avale d’une traite. Années 80, dans la capitale malienne : «Vivre la vie de tous les jours, au Sahel, est une dimension de la condition humaine à nulle autre pareille», écrivait-il alors. L’évocation de cette période remet en marche les rouages des souvenirs enfouis jalousement dans sa mémoire.
C’est l’une de ses nouvelles qui en parle certainement le mieux : «Dis, papa, c’est quoi, le grand amour ?» Elle campe un «pays de fer» où «le général règne en maître» à cette époque-là, des couples confrontés à la mal-vie qui peinent à tenir face «à la dérive ambiante, aux fins de mois difficiles, au petit théâtre de la réussite économique habillée aux couleurs de l’autocratie politicienne».
Un mouvement critique initié par Yambo Ouologuem
La peinture sociale féroce de «Dis, papa…» est commune aux œuvres de la génération d’écrivains maliens de la postindépendance (Moussa Konaté, Pascal Baba Couloubaly, Massa Makan-Diabaté, Alpha-Mandé Diarra, Ibrahima Ly, Modibo-Sounkalo Keita) qui s’est engouffrée dans le mouvement critique inauguré par Yambo Ouologuem en 1968 avec le Devoir de violence, sur les cendres du courant nationaliste.
C’est l’époque de la critique des régimes issus de la décolonisation, de la dénonciation du pouvoir militaire du dictateur Moussa Traoré, de celle du détournement de l’aide au développement. «Chacun y est allé de sa sensibilité», rappelle Ismaïla-Samba d’une voix posée. Habillé comme d’habitude avec sobriété et distinction dans un boubou traditionnel et coiffé d’un couvre-chef.
Lors de ma précédente visite, il y a quelques mois, sa mission au sein de la commission chargée de la rédaction d’une énième «charte pour la paix et la réconciliation» venait de s’achever. Ismaïla-Samba Traoré est un vieux sage qu’on consulte. Il défend aujourd’hui qu’il est nécessaire de soutenir «cette transition dirigée par le général Assimi Goïta, qui est là pour sauver les meubles». L’intellectuel n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le système des partis politiques maliens, qui «a installé la prédation au cœur de l’Etat, avec des acteurs qui opéraient comme des rentiers».
Du jeune reporter radio à l’éditeur
Dans les années 70, il fut jeune reporter à la Radio Mali, puis bientôt en charge de l’émission Sur les chemins de l’histoire. Dans la lumière particulière de ces années-là, naît sa carrière d’écrivain, de chercheur, puis d’éditeur – il dirigea un temps l’Union des écrivains du Mali et l’Union des poètes et écrivains africains. A Bordeaux, où il suit des études en sociologie de la littérature et anthropologie, l’ethnologue Youssouf-Tata Cissé le prend sous son aile. Ismaïla-Samba Traoré se remémore une anecdote, une vanne du réalisateur français Jean Rouch, «volubile, comme d’habitude», au détour d’un repas entre potes dans un festival à Royan : «Au Niger, si ton voisin achète un vélo, tu feras tout pour en acheter un. Mais au Mali, tu feras tout pour le faire tomber.»
A son retour de Bordeaux, Ismaïla-Samba Traoré publie les Ruchers de la capitale en 1982 (éditions l’Harmattan). «Un vrai roman politique», s’enthousiasme Alain Ricard, spécialiste des littératures africaines au CNRS. Son livre déploie une critique des indépendances, notamment à propos de l’irruption des militaires à la tête des Etats africains au cours des années 60 et suivantes ainsi que des représentants des communautés à leur solde. L’intrigue est bâtie sur l’usage manipulatoire de la rumeur. Quatre décennies plus tard, Ismaïla-Samba Traoré a l’impression que le Mali «rebelote avec les rumeurs et les manipulations». «Aujourd’hui, ce sont les influenceurs qui agitent des fake news, messages chargés de manipulation pour se faire une audience», dit-il.
Dans la même veine, les Amants de l’esclaverie (le Cavalier bleu, 2004) aborde la question de l’esclavage et met en scène une révolte des adolescents qui bouscule «l’image d’une Afrique idéelle» : «Nos pères, les pères de nos pères ne furent pas forcément tous beaux, justes et équitables. Nos sociétés n’étaient pas, ne sont pas absolument égalitaires», écrit Ismaïla- Samba Traoré en s’adressant aux futures générations sahéliennes. D’ailleurs, de nombreux travaux expliquent les dynamiques actuelles de violence au Sahel par le prisme d’une mise en armes de ces clivages que ce soit dans une démarche de subversion des hiérarchies sociales ou de révolution égalitariste.
Le dernier des Mohicans
A 77 ans, alors que le secteur malien du livre et de l’édition est exsangue, Ismaïla-Samba fait figure à la fois de pionnier et de dernier des Mohicans de ces voix contestataires. La plupart sont partis ou ont rangé la plume. «Les Maliens n’ont pas compris l’édition en tant que schéma de sauvegarde des luttes», assène-t-il. Sa maison d’édition indépendante, la Sahélienne, continue de tracer sa voie. Écrivains, auteurs, intellectuels défilent encore dans son bureau, comme moi, au premier étage dans un quartier de la rive droite du fleuve Niger, à Bamako, où trône son ordinateur non portable, et où les étagères se remplissent de livres parus il y a plus ou moins longtemps.
En 2014, alors que j’étais étudiant en lettres modernes à l’université de Bamako, je lui avais moi-même fait parvenir un recueil de nouvelles. Il avait accepté de les publier avant de pilonner le stock – à ma demande, à cause de craintes de procès pour des faits et des personnages trop facilement identifiables. C’est connu, «on doit beaucoup aux gens qui nous ont fait confiance». Au Mali, Ismaïla-Samba a mis le pied à l’étrier à nombre de signatures connues, comme la romancière Fatoumata Keïta ou la poétesse Aicha Diarra. Le désormais directeur littéraire de la Sahélienne dit continuer à s’enrichir au contact des auteurs qu’il lit, relit. Il reste préoccupé par l’évolution de la «crise» politique, mais préfère jouer son rôle de «porteur de combat, de sens, passeur de mémoire, d’idées» en tant qu’éditeur, écrivain.
Bokar Sangaré
Note de la rédaction : cet article de Bokar Sangaré a été initialement publié dans le quotidien Libération.