Présidentielle en Côte d’Ivoire : manipulation de l’information en ligne pour attiser les tensions
À moins d’un mois du scrutin présidentiel prévu le 25 octobre 2025, la Côte d’Ivoire a traversé une phase politique marquée par des tensions croissantes et une méfiance généralisée entre camps adverses. La campagne électorale, déjà sensible, s’est durcie à mesure que les discussions autour de l’éligibilité des principaux candidats ont pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux.
Le 8 septembre 2025, la décision du Conseil constitutionnel d’invalider plusieurs candidatures, dont celle de Laurent Gbagbo, ancien chef d’État et président du Parti des peuples africains de Côte d’Ivoire (PPACI), a agi comme un accélérateur de tensions. Cette annonce a suscité indignation et manifestations locales. Cet événement a provoqué de nouvelles dynamiques de mobilisation des militants de l’opposition contre le président Alassane Ouattara qu’ils accusent de confisquer le pouvoir du peuple.
C’est dans ce climat délicat qu’une ancienne photo du Commandant de la Gendarmerie nationale, Alexandre Apalo Touré a refait surface sur les réseaux sociaux le 10 septembre 2025. Cette image a été présentée sur Facebook comme une preuve d’interpellations massives visant des militants du PPACI à Lakota, une localité située à environ 50 km de la ville de Gagnoa, ville natale et fief historique de l’ancien président Gbagbo
Le ton alarmiste du commentaire qui accompagne cette publication a renforcé cette perception : « ALERTE ALERTE, Les rebelles de Ouattara ne lâchent pas prise. Une vaste opération d’arrestation des militants du PPACI est en cours à Lakota, précisément à Zikisso ». Un commentaire qui désigne un ennemi politique, légitime une posture de victime et encourage une mobilisation, voire une confrontation.
Dès sa mise en ligne, cette publication est rapidement amplifiée, grâce au copier-coller sur plusieurs comptes, pages et groupes Facebook. Selon les données de Meta Content Library (MCL), cette publication a été reprise 52 fois dans la journée du 10 septembre. Cette campagne d’amplification a permis d’atteindre une audience cumulée de plus de 443 000 vues et suscitée plus de 7 100 réactions.

Capture d’écran d’une vue partielle des publications qui amplifie la rumeur sur une supposée arrestation de militants du PPACI
Dans les commentaires, on note un affrontement entre militants pro-opposition et pro-régime au pouvoir. Les uns dénoncent la barbarie du régime Ouattara et appellent à la révolte, pendant que les autres dénoncent une fake news : « Il ne faut pas attendre d’être arrêtés par ces BARBARES de TERRORISTES à la tête de notre gendarmerie et police, il faut aller, eux aussi, aller les chercher chez eux. », « Vous êtes Fort dans mensonge », « N’importe quoi… Rien que des fakes news ».
L’image utilisée dans la publication ne correspond pas au contexte évoqué. Elle a été prise le 28 septembre 2019 lors d’une rencontre entre le Commandant de la Gendarmerie et les éléments de la Brigade de Guiglo, qui a été victime d’une attaque la veille. La photographie n’a donc aucun lien avec les événements présentés dans la publication ni avec la période électorale.
Le détournement de cette image de son contexte illustre une technique récurrente de manipulation de l’information. En associant une image réelle, mais décontextualisée, à un récit alarmiste, les auteurs renforcent l’apparence de crédibilité et stimulent la charge émotionnelle du message. Ce type de manipulation devient facilement viral, car il exploite l’indignation et la colère des militants.

Capture d’écran de l’image originale du Commandant de la gendarmerie de Guigole
Les acteurs derrières cette campagne d’information
Selon Meta Content Library (MCL), c’est la page Facebook dénommée Souleymane Gbagbo Koné qui a publié pour la première fois l’information. Avec plus de 855 000 followers, cette page publie régulièrement des contenus qui alimentent le narratif de l’opposition. Cette page a été créée le 7 juin 2022 par un profil du même nom qui compte plus de 10 followers. Selon les données de transparence de Facebook, la page est dirigée par des personnes localisées en France et au Burkina Faso.
Sa publication sur l’arrestation de militants de l’opposition a été reprise avec diverses images d’illustrations. L’une de ces images est un photomontage d’une foule, d’une explosion et de l’expression « Urgent !!! ». Cette image d’illustration a été utilisée dans 24 publications dont 9 publications de la page Facebook VPG TV, définie comme Vision Panafricaniste de Gbagbo TV ; et 4 publications du compte pro-Gbagbo Ange Ble.

Capture d’écran des publications d’amplification sur Facebook
Après sa publication sur l’arrestation des militants de PPA-CI, Souleymane Gbagbo Koné a publié une série d’informations sur les élections, surtout le boycott du scrutin par l’opposition. À une semaine des élections présidentielles ivoiriennes, il a publié une vidéo de l’opposant Tidiane Thiam depuis Paris, candidat recalé à la présidentielle, qui manifeste avec d’autres partisans pour dire non au quatrième mandat d’Alassane Ouattara.
À la veille des élections, le 24 octobre 2025, il a posté une vidéo avec comme légende : « la Côte d’Ivoire en feu en protestation au 4ᵉ mandat ». S’en est ensuivi la série de publications utilisant des termes comme « braquage électoral », où l’on aperçoit des urnes brulées, des routes coupées, des bureaux saccagés et des manifestants dans ces publications (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8).
Souleymane Gbagbo Koné dispose également d’une chaine YouTube créée le 30 janvier 2022 et qui compte plus de 231 000 abonnés et qui cumule déjà plus de 59 millions de vues avec plus de 1 500 vidéos publiées. L’analyse des contenus de cette chaîne révèle un narratif pro-Gbagbo et pro-Alliance des États du Sahel (AES). Dans ces publications, il utilise souvent l’expression « Urgent – Urgent » pour capter l’attention des internautes.

Capture d’écran du profil de la chaine YouTube de Souleymane Gbagbo Koné
Accointance avec le parti d’opposition PPACI
Nos recherches sur une éventuelle arrestation à Lakota nous ont permis de retrouver communiqué diffusé le 17 septembre 2025 par un site appelé Ajanou.info. Selon ce site, le communiqué a fait l’objet d’un point de presse animé par le président exécutif du PPACI, le Pr Sébastien Dano Djédjé, qui a dénoncé des « enlèvements et arrestations » de 29 militants de l’opposition. Le communiqué reprend, avec la même typographie, les noms des présumées personnes arrêtées mentionnées dans la publication Facebook.
Ce constat laisse penser à un schéma classique de manipulation où l’information non vérifiée circule d’abord sur les réseaux sociaux avant d’être légitimée par des responsables politiques. Le fait que le communiqué publié par Ajanou.info reprenne exactement les mêmes éléments et la même typographie que la publication Facebook suggère une possible coordination entre l’activiste et le parti politique.
Ce type de convergence entre sources numériques et relais politico-militants contribue à renforcer la crédibilité perçue du message, même en l’absence de preuves tangibles, facilitant ainsi sa diffusion virale dans un contexte électoral tendu.

Capture d’écran de la publication Facebook et du communiqué du PPACI
Cet article a été réalisé par Youssouf Traoré avec le soutien de pairs de l’Académie africaine des enquêtes open source (AAOSI) de Code for Africa, grâce à un encadrement par les pairs et au soutien financier de l’Initiative pour la démocratie numérique dans le cadre du projet Digitalise Youth, piloté par le Partenariat européen pour la démocratie (EPD). Pour plus d’informations, consultez le site https://disinfo.africa/.