Pouvoir au féminin : quand la désinformation s’attaque aux femmes qui osent
Un soir de mai à Bamako, la journaliste Awa dite Mah Camara présente le journal télévisé sur la télévision nationale (Ortm). Quelques heures après son passage à l’antenne, une photo d’elle circule sur Facebook. Les commentaires ne portent pas sur la qualité de son travail, mais sur sa tenue.
Les insultes fusent, les captures d’écran se multiplient, des faux comptes lancent des rumeurs : « Elle veut séduire », « elle se montre, au lieu de présenter le journal ».
En quelques heures, une journaliste professionnelle devient la cible d’une campagne de désinformation et de misogynie numérique, simplement pour avoir exercé son métier.
Le cas de Awa Mah n’est pas isolé. il est le symptôme d’un système où chaque femme visible, influente ou ambitieuse, devient une proie facile pour la haine et les infox.
Quand la désinformation cible le leadership féminin
La désinformation à l’égard des femmes leaders est une arme subtile, mais redoutablement efficace. Elle ne cherche pas toujours à convaincre : elle cherche à salir, à détruire la réputation et à réduire au silence.
Les attaques prennent plusieurs formes : de fausses citations attribuées à des femmes politiques ou des journalistes, des photomontages ou images sorties de leur contexte pour les ridiculiser ou des rumeurs intimes diffusées dans les groupes WhatsApp pour semer le doute. Le message implicite est toujours le même : « Une femme n’a pas sa place ici ».
Le cas malien : une violence numérique bien réelle
Au Mali, l’essor des réseaux sociaux, près de 6,2 millions d’utilisateurs actifs selon Data Reportal (2024), a ouvert un espace de liberté, mais aussi de vulnérabilité. Les femmes qui s’expriment publiquement y subissent une double exposition : sociale et numérique.
Selon plusieurs journalistes et associations féminines, les attaques en ligne à caractère sexiste se multiplient, visant particulièrement les femmes travaillant dans les médias.
Face à la polémique née autour de la tenue d’Awa Camara, la direction de l’ORTM a publié un communiqué pour rappeler que l’accoutrement de la présentatrice répondait à une volonté de magnifier la culture malienne, et que cette initiative s’inscrivait dans la décision des autorités de faire de 2025 « l’année de la culture » au Mali.
« Ce qui m’a blessée, ce n’est pas la critique, mais la façon dont on m’a déshumanisée », a confié Awa dite Mah Camara après l’incident. « J’étais réduite à une photo, pas à mon travail », ajoute-t-elle.
La Haute Autorité de la Communication (HAC) a d’ailleurs consacré en 2023 un rapport sur l’inclusion des femmes dans les médias audiovisuels, soulignant les obstacles persistants à leur représentation et les stéréotypes genrés encore présents dans le traitement médiatique.
Des chiffres qui confirment la tendance
Les données internationales confirment l’ampleur du phénomène. D’après une enquête globale conjointe UNESCO/International Center for Journalists (ICFJ), 73 % des femmes journalistes ayant répondu ont déjà subi des violences en ligne dans l’exercice de leur métier. Parmi elles, 20 % disent avoir été attaquées hors ligne en lien avec des violences en ligne. Cette étude signale aussi que les campagnes de violence en ligne des femmes journalistes sont souvent liées à des campagnes de désinformation ou à des stratégies coordonnées.
Au Mali, les ONG AMSOPT, AJCAD et WILDAF ont recensé une hausse de 40 % des plaintes liées à la diffamation numérique entre 2021 et 2023, dont une majorité vise des femmes actives dans les médias ou la politique.

Derrière les rumeurs, une idéologie
La désinformation sexiste s’appuie sur une vision profondément patriarcale : une femme visible dérange, une femme influente est suspecte, une femme libre devient « provocante ».
Comme le souligne la sociologue Fatoumata Haïdara, « le numérique reproduit les hiérarchies sociales : quand les femmes gagnent en influence, le harcèlement devient une forme de rappel à l’ordre ».
La désinformation sexiste devient alors une arme politique et symbolique : elle vise à restaurer la domination masculine en discréditant les femmes par la honte.
Le coût psychologique et social
Ces campagnes ont des effets dévastateurs :
- Autocensure : de nombreuses femmes journalistes renoncent à publier des opinions fortes.
- Épuisement mental : l’exposition constante à la haine entraîne anxiété, insomnie et perte de confiance.
- Réduction des opportunités : certaines refusent des postes ou des interventions publiques par peur d’être ciblées.
Malgré ces obstacles, des figures comme Awa Camara, ou ailleurs Maria Ressa (Philippines, États-Unis) et Zainab Salbi (Irak), continuent de prouver que la vérité et la résilience peuvent triompher du bruit.
Riposter par la solidarité et la vérité
Face à la désinformation sexiste, la réponse doit être collective et structurée :
Soutenir publiquement les femmes attaquées : le silence amplifie la honte, la solidarité la dissout.
Former les journalistes et community managers à la vérification des sources et à la gestion du cyberharcèlement.
Encourager les médias à adopter des politiques anti-sexisme numérique et à relayer les contre-récits.
Mettre en place des mécanismes de signalement rapides sur les plateformes sociales locales.
Renforcer le cadre légal malien : la nouvelle loi sur la cybercriminalité doit explicitement reconnaître la désinformation sexiste comme une forme de violence numérique.
Le pouvoir féminin ne menace personne, il enrichit la société. Pourtant, dans le monde numérique d’aujourd’hui, chaque femme visible est exposée à la désinformation, aux jugements et aux insultes.
Le cas de Awa dite Mah Camara doit nous rappeler que le vrai scandale n’est pas sa robe, mais le silence qui entoure la haine. Tant que les femmes seront jugées sur leur apparence et non sur leurs compétences, la démocratie restera incomplète. Il est temps de défendre non seulement la liberté d’expression, mais aussi la liberté d’exister pleinement, sans peur, sans honte et sans manipulation.
Anta Maïga
Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD)