Elle l’a bien cherchée : comment les fausses infos nourrissent la culture du viol
Quand les rumeurs remplacent la justice et renforcent les violences faites aux femmes
Bamako, quartier populaire. Un message tourne dans un groupe WhatsApp : “Regardez cette fille, elle prétend avoir été violée mais regardez comment elle s’habille…”. Une vidéo floue, sortie de son contexte, illustre les propos. Elle est partagée, commentée, moquée. Le lendemain, la victime retire sa plainte. Elle disparaît des réseaux. Son silence est applaudi.
Ce scénario, malheureusement, n’a rien d’imaginaire. Il illustre une réalité banale au Mali, où la culture du viol et la désinformation sexiste s’entrelacent pour réduire au silence les victimes. Quand une femme ose parler, les premières réactions ne cherchent pas à comprendre… mais à la faire taire.
La culture du viol : un héritage lourd et persistant
La culture du viol n’est pas un phénomène nouveau au Mali. Historiquement, les violences sexuelles ont souvent été minimisées, tolérées, voire justifiées au nom de traditions patriarcales. Les règles sociales imposent aux femmes de protéger l’honneur familial, même au prix de leur propre dignité.
Avec l’essor des réseaux sociaux, ce jugement s’est amplifié. Aujourd’hui, les accusations de ‘mauvaise conduite’ ou de ‘provocation’ circulent en quelques minutes et atteignent des milliers de personnes, transformant la honte individuelle en lynchage public.
La désinformation, bras armé du sexisme
Les fausses informations liées aux violences sexuelles prennent plusieurs formes :
• Diffusion de photos ou vidéos sorties de leur contexte.
• Création de faux profils pour harceler ou diffamer.
• Fabrication de rumeurs visant à discréditer la parole des victimes.
Ces contenus se propagent rapidement, alimentés par des préjugés profondément ancrés. L’expression ‘Elle l’a bien cherchée’ devient alors une justification implicite, libérant les agresseurs de toute responsabilité.
Quand les influenceurs normalisent la violence
Récemment, un animateur populaire sur TikTok, suivi par des milliers de jeunes maliens, a affirmé sur un plateau télé : “Si une fille s’habille comme ça dans la rue, et qu’un homme la viole, elle l’a bien cherché. Ce n’est pas lui le problème, c’est elle qui a provoqué.” Cette déclaration, visionnée et partagée des centaines de fois, a suscité des réactions contrastées : certains ont dénoncé, mais beaucoup ont soutenu ses propos.
Cet épisode illustre la manière dont des figures publiques peuvent légitimer la culture du viol et influencer négativement des milliers de jeunes.
Témoignages : la peur du regard social
“Je suis allée au commissariat. J’ai parlé. Le lendemain, mon nom était dans un groupe Telegram. Quelqu’un a retrouvé une vieille vidéo de moi qui dansait à une fête. Ils ont dit que j’étais une ‘fille facile’. Même mes parents m’ont demandé d’abandonner. J’ai eu plus peur des gens que de lui.” — Aïcha (prénom modifié), 23 ans, Bamako
“Ma sœur a été agressée en rentrant du travail. Sur Facebook, des inconnus ont partagé une photo d’elle en robe, prise des mois plus tôt, pour dire qu’elle ‘cherchait les problèmes’. Nous avons retiré la plainte pour éviter le scandale.” — Mariam, 29 ans, Kayes
Ce que disent les chiffres

• 1 fille sur 3 subit une forme de violence sexuelle avant 18 ans au Mali (Plan stratégique national VBG, 2021–2025).
• Moins de 10 % des cas de viol enregistrés à Kayes aboutissent à une condamnation judiciaire (WILDAF-Mali).
• 70 % des victimes ne portent pas plainte par peur de stigmatisation ou manque de confiance en la justice (Enquête nationale VBG, 2020).

Figure 1 : Raisons pour lesquelles les victimes de viol ne portent pas plainte (Source : UNFPA, WILDAF, AMSOPT 2020-2022)
Figure 2 : Proportion estimée de contenus sexistes sur les plateformes sociales (Mali, 2022–2024)
Un vide juridique préoccupant
Au Mali, les lois contre les violences sexuelles existent, mais restent insuffisantes face aux réalités numériques. Le Code pénal ne couvre pas spécifiquement le cyberharcèlement sexiste, une situation qui laisse un vide exploité par les agresseurs et les propagateurs de rumeurs. Les ONG plaident depuis plusieurs années pour l’adoption d’une loi spécifique sur les violences numériques à l’égard des femmes.
Changer le récit : que faire ?
• Stopper la propagation de contenus diffamatoires en ligne.
• Créer des campagnes publiques pour soutenir les victimes et briser le silence.
• Former les jeunes à l’esprit critique numérique dès le collège.
• Plaider pour une loi sur les violences numériques.
• Renforcer la formation des policiers et magistrats sur la prise en charge des victimes de VBG.
En conclusion
Chaque fois qu’une rumeur circule pour faire taire une femme, c’est un peu de justice qu’on enterre. Chaque fois qu’on dit ‘elle l’a bien cherchée’, c’est un agresseur de plus qu’on libère. Mais il est encore temps de changer cela. De croire les femmes. De les protéger. Et de refuser que le mensonge décide à leur place.
Anta Maïga
Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD)