Djihadisme numérique au Mali : « Sur TikTok, des contenus liés aux groupes armés circulent dans un écosystème numérique fragmenté »
Publié sur Benbere, l’article « Sur TikTok, un écosystème numérique diffus autour du Jnim au Sahel » s’intéresse aux mécanismes de circulation de contenus liés aux groupes armés dans l’espace numérique sahélien. À partir d’une observation prolongée de TikTok, Aliou Diallo, journaliste spécialisé en fact-checking met en lumière une dynamique de diffusion portée moins par une coordination visible entre comptes que par des logiques de recommandation algorithmique de la plateforme.
Dans cet entretien accordé à la Voix de Mopti, il revient sur les principaux constats de son article, les stratégies de visibilité observées sur TikTok ainsi que les défis que ces phénomènes posent en matière de régulation numérique et de lutte contre la désinformation.
VOM : Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler sur ce sujet ?
Aliou Diallo : Depuis plusieurs années, j’observe les transformations de l’espace informationnel au Sahel (les réseaux sociaux), notamment autour des questions sécuritaires et de désinformation. Mais ces derniers mois, j’ai remarqué une présence de plus en plus visible de contenus liés à des groupes armés sur TikTok. Ce qui m’a surtout frappé, c’est la facilité avec laquelle l’algorithme semble orienter progressivement l’utilisateur vers un univers de contenus similaires.
À partir d’un simple visionnage prolongé, mon fil de recommandations s’est retrouvé saturé de vidéos liées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM en anglais), sans que je fasse de recherches explicites. C’est ce phénomène qui a déclenché l’enquête.
VOM : Dans votre article, vous parlez d’un « écosystème numérique diffus ». Que voulez-vous dire ?
Aliou Diallo : J’utilise cette expression parce qu’on ne voit pas forcément une structure centralisée ou une campagne coordonnée classique. Les comptes observés ont des noms différents, des rythmes de publication différents, parfois même des contenus personnels mélangés à des vidéos liées aux groupes armés.
Mais malgré cette fragmentation, l’algorithme de TikTok finit par relier tous ces contenus entre eux. Cela crée un environnement cohérent où l’utilisateur est constamment exposé aux mêmes symboles, aux mêmes récits et aux mêmes images. C’est cette logique algorithmique qui structure l’écosystème.
VOM : Vous expliquez que certains contenus banalisent indirectement la violence. Comment ?
Aliou Diallo : Beaucoup imaginent que la propagande se limite à des scènes de combats ou à des messages explicites. Or, ce que j’ai observé est plus subtil. Certaines vidéos montrent simplement des hommes armés partageant un repas, discutant autour du thé ou circulant à moto dans des zones rurales.
À force de répétition, ces images peuvent contribuer à normaliser la présence des groupes armés dans l’imaginaire numérique. La violence n’est plus uniquement montrée comme un affrontement, mais intégrée dans une forme de quotidien ordinaire.
VOM : L’audio que vous mentionnez dans l’article semble jouer un rôle important. Quel est son rôle ?
Aliou Diallo : Oui, absolument. C’est même l’un des éléments les plus intéressants de ce travail. J’ai observé qu’un même son glorifiant « le djihad » avait été repris plus de 900 fois sur TikTok entre août 2025 et février 2026.
Sur TikTok, les sons fonctionnent comme des points d’entrée algorithmiques. Quand un utilisateur clique sur un audio, il accède immédiatement à des dizaines, parfois des centaines de vidéos utilisant ce même son. Cela facilite la création d’un espace numérique homogène, où les contenus se renforcent mutuellement.
VOM : Pensez-vous qu’il y a une coordination non explicite entre les différents comptes à travers l’audio là en question ?
Aliou Diallo : Il est difficile d’affirmer qu’il existe une coordination formelle ou centralisée entre tous ces comptes. Dans l’article, je précise justement qu’il n’y avait pas d’éléments visibles montrant une synchronisation explicite des publications ou une organisation clairement identifiable.
En revanche, ce que l’on observe, c’est une forme de coordination indirecte produite par l’usage du même audio. Dès lors que plusieurs comptes réutilisent un son associé aux mêmes codes visuels et narratifs, TikTok finit par relier automatiquement ces contenus entre eux.
Autrement dit, même sans organisation apparente, l’audio crée une connexion algorithmique entre les vidéos. Cela donne naissance à un espace numérique cohérent où les contenus se renforcent mutuellement en visibilité et en portée. C’est ce qui rend le phénomène particulièrement intéressant et complexe à étudier.
VOM : Vous évoquez aussi une dimension politique dans cette dynamique. Laquelle ?
Aliou Diallo : C’est un fait. Certains comptes ne se limitent pas à publier des vidéos. Ils commentent les événements, interprètent les attaques et les utilisent pour critiquer les autorités ou les gouvernements sahéliens.
On observe également la présence de comptes affichant des symboles d’autres groupes armés comme le Front de libération de l’Azawad (FLA). Cela montre que l’espace numérique sahélien devient une arène où plusieurs récits militants coexistent et parfois se renforcent.
VOM : Est-ce que cela signifie que TikTok devient un outil de propagande à la main des groupes armés au Sahel ?
Aliou Diallo : Je pense qu’il faut être prudent avec les conclusions simplistes. TikTok n’est pas « créé » pour cela. Mais ses mécanismes de recommandation peuvent involontairement amplifier certains contenus sensibles.
Le problème, c’est que la viralité ne dépend pas forcément d’une organisation structurée. Même des comptes dispersés peuvent produire un effet massif lorsqu’ils sont reliés par les logiques algorithmiques. C’est ce que j’appelle un « angle mort de la régulation numérique ».
VOM : Que révèle cet article des défis du fact-checking et de la régulation numérique au Mali ?
Aliou Diallo : Elle montre surtout que les défis ont changé. Aujourd’hui, il ne suffit plus de vérifier une fausse information virale. Il faut aussi comprendre les dynamiques de circulation, les mécanismes algorithmiques et les formes de normalisation symbolique qui se construisent progressivement en ligne.
Les plateformes numériques sont devenues des espaces centraux de production de perceptions. Pour les journalistes, les chercheurs et les organisations du fact-checking, cela impose de nouvelles méthodes d’observation et d’analyse.
VOM : Avez-vous observé ce même mécanisme sur d’autres plateformes numériques comme Facebook ou X ?
Aliou Diallo : Pour le moment, mon observation s’est notamment portée sur TikTok. Ce choix est lié au fait que la plateforme prend une place de plus en plus importante dans les usages numériques au Sahel, particulièrement chez les jeunes et les adolescents.
C’est aujourd’hui l’un des réseaux sociaux les plus dynamiques en matière de consommation rapide de contenus vidéo. Son système de recommandations expose très facilement les utilisateurs à des contenus similaires après quelques interactions seulement.
Même si des phénomènes comparables peuvent exister sur d’autres plateformes comme Facebook ou X, cet article se concentre principalement sur TikTok parce que c’est là que j’ai observé cette dynamique de manière plus visible et plus structurée. Peut-être que c’est le cas sur Facebook ou X aussi, des observations sont nécessaires.
VOM : Quel message souhaitez-vous transmettre à travers cet article ?
Aliou Diallo : Je voulais surtout attirer l’attention sur un phénomène encore peu documenté dans notre espace sahélien. Les réseaux sociaux ne sont pas seulement des outils de communication ; ils structurent aussi des imaginaires, des récits et parfois des formes de mobilisation.
Comprendre ces dynamiques est essentiel si l’on veut préserver un espace numérique moins vulnérable aux logiques de radicalisation, de manipulation ou de banalisation de la violence.
La Rédaction