Désinformation sexiste : quand les fake news alimentent les violences faites aux femmes

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Le cas malien, entre rumeurs virales et silence forcé

« On l’a vue sur une vidéo, elle n’est plus crédible. »

« Elle invente tout, c’est une manipulatrice. »

« Une fille bien ne se montrerait pas comme ça. »

Dans les rues de Bamako comme dans les groupes WhatsApp, les rumeurs vont vite. Très vite. Et souvent, elles ciblent des femmes. Il suffit d’une vidéo sortie de son contexte, d’un montage ou d’une fausse capture d’écran pour qu’une femme devienne l’objet de jugements, d’attaques… voire de violences.

Aujourd’hui, la désinformation sexiste est un phénomène bien réel au Mali. Invisibiliser dans les débats publics, elle constitue pourtant un carburant puissant pour renforcer les violences basées sur le genre (VBG). Entre stigmatisation, cyberharcèlement et réputation détruite, les femmes maliennes en ligne sont de plus en plus nombreuses à se protéger… en se taisant.

La désinformation sexiste, une violence numérique trop banalisée

La désinformation sexiste consiste à fabriquer ou diffuser de fausses informations qui visent à salir la réputation d’une femme, la décrédibiliser ou la faire taire. Au Mali, ce phénomène est accentué par le poids de la religion, des normes sociales conservatrices et du patriarcat, où la parole féminine dérange dès qu’elle sort du cadre.

Parmi les formes les plus courantes :

  • Des vidéos truquées ou hors contexte circulant sur Telegram ou TikTok avec des commentaires sexistes ;
  • Des captures d’écran falsifiées d’échanges supposés avec des hommes, pour salir une journaliste, une activiste ou une élève ;
  • Des rumeurs virales qui accuse une femme d’infidélité, d’immoralité ou de “sorcellerie”.

Quand les fake news mènent à la violence

Contrairement à ce que certains peuvent croire, les conséquences ne sont pas virtuelles :

Des vies brisées

Au Mali, plusieurs cas récents ont impliqué des jeunes femmes accusées à tort dans des vidéos partagées massivement. Certaines ont été rejetées par leur famille, harcelées dans leur quartier ou forcées à déménager.

Même si les données statistiques manquent au niveau national, des tendances internationales offrent un éclairage inquiétant : selon une enquête mondiale menée par l’UNESCO et l’ICFJ (International Center for Journalists), 73 % des femmes journalistes interrogées dans 125 pays ont déclaré avoir subi des attaques en ligne voire graphique, et 20 % ont également été agressées dans la vie réelle à la suite de ces violences numériques.

Répartition des femmes victimes de violence en ligne d’après l’ICFJ

Un silence imposé

La même étude révèle que 30 % des femmes journalistes ont fini par s’autocensurer, 20 % ont arrêté toute interaction en ligne et 4 % ont même quitté leur emploi.

Dans ce contexte, au Mali, beaucoup de femmes journalistes ou activistes choisissent de réduire leur présence en ligne, voire de quitter complètement les réseaux sociaux après avoir été ciblées par une campagne de désinformation.

Des militantes visées

Les femmes qui parlent de droits, de genre, de sexualité ou de féminisme sont automatiquement suspectées. On les traite d’“ennemies de la culture”, “vendues à l’Occident” ou même de “sorcières modernes”.

Pourquoi ça fonctionne ?

Au Mali, les femmes n’ont pas toujours le droit à l’erreur. La norme sociale dominante les pousse à être discrètes, pudiques, respectueuses. Toute femme perçue comme “trop visible”, “trop libre” ou “trop expressive” devient une cible facile.

Selon Afrobarometer (2022), 64 % des Maliens estiment que les femmes doivent « toujours se comporter de manière modeste en public », quel que soit leur statut ou profession.

Dans ce contexte :

  • Les rumeurs sont crues avant même d’être vérifiées ;
  • Les preuves de manipulation sont ignorées ;
  • Et les plateformes sociales manquent de modération adaptée à nos contextes.

Comment résister ? Des pistes pour agir

Même dans un contexte difficile, des outils existent pour lutter contre la désinformation sexiste :

Éducation numérique pour toutes

Il est urgent de former les jeunes femmes à reconnaître les fake news, à protéger leur identité numérique et à utiliser des mécanismes d’alerte ou de blocage.

À ce jour, il n’existe aucune donnée nationale publiée sur l’éducation numérique des jeunes filles au Mali. Pourtant, plusieurs initiatives panafricaines comme Smart Africa ou Code for Africa rappellent que les femmes sont les plus exposées à la désinformation, notamment en raison du manque de formation, de ressources et d’accompagnement.

Réagir collectivement

Quand une femme est attaquée, la solidarité est une arme. Les cercles de soutien, les associations féminines et les journalistes doivent se mobiliser pour dénoncer les contenus mensongers et protéger les victimes.

Demander des comptes aux plateformes

Les réseaux sociaux doivent renforcer leurs politiques de modération en Afrique, former des équipes locales sensibles au genre et mettre en place des moyens rapides pour signaler les contenus sexistes.

En somme

La désinformation sexiste n’est pas un hasard : c’est une stratégie de domination, une manière de faire taire les femmes qui dérangent.

Au Mali, alors que les voix féminines prennent peu à peu plus de place, les fake news deviennent des instruments de peur et de punition.

Mais il est encore temps de réagir. Informer, dénoncer, protéger et résister.
Car chaque rumeur tue un peu plus le courage. Et chaque parole brisée est une défaite collective.

Anta Maïga


Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy

Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie

(EPD)

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